Note
Dans cet extrait de son essai magistral sur le pouvoir, l'auteur clarifie très bien le fait que les États ne trouvent pas leur origine dans la sociabilité humaine, mais dans le désir de certains êtres humains de conquérir des territoires et de dominer d'autres êtres humains. En résumé, l'État est « essentiellement le résultat du succès d'une « bande de brigands » qui s'est superposée à de petites sociétés individuelles ».
Source: Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir. Histoire Naturelle de sa Croissance, Livre troisième: De la nature du pouvoir, 1945.
LE COMMANDEMENT COMME CAUSE
C'est commettre une erreur grosse de conséquences, de postuler comme tant d'auteurs que la grande formation politique, l’État, résulte naturellement de la sociabilité humaine. Cela paraît aller de soi, car tel en effet est sans doute le principe de la société, fait de nature. Mais cette société naturelle est petite. Et l'on ne peut passer de la petite société à la grande par le même processus. Il faut ici un facteur de coagulation, qui dans la très grande majorité des cas n'est pas l'instinct d'association, mais l'instinct de domination. C’est à l'instinct de domination que le grand ensemble doit son existence.
La Nation n’a pas d’abord suscité ses chefs, pour la bonne raison qu'elle ne leur préexistait ni en fait ni en instinct. Qu'on ne nous explique donc pas l'énergie contraignante et coordinatrice par je ne sais quel ectoplasme surgi des profondeurs de l’ensemble humain. Elle est au contraire dans l’histoire des grands ensembles une cause première, au-delà de quoi l’on ne saurait remonter.
Comme pour mieux le prouver, elle vient le plus souvent de l'extérieur.
LE PREMIER ASPECT DU COMMANDEMENT
Le principe de formation des vastes agrégats n'est autre que la conquête. Œuvre quelquefois d’une des sociétés élémentaires de l’ensemble, mais fréquemment d’une bande guerrière venue de loin. Dans le premier cas, une cité commande à beaucoup de cités, dans le second un petit peuple commande à beaucoup de peuples. Quelque distinction qu'il faille introduire quand on passe dans le domaine de l'histoire concrète, on ne doit pas douter que les notions de capitale et de noblesse ne doivent une partie de leur contenu psychologique à ces phénomènes anciens.
Pour agents de cette « activité synthétique » comme Auguste Comte la dénomme, le Destin élit des instruments bien féroces. Ainsi les États modernes de l’Europe occidentale doivent avouer comme fondateurs ces tribus germaniques dont Tacite, malgré son préjugé favorable de civilisé un peu décadent, nous a tracé un portrait effrayant. On ne doit pas se représenter les Francs, dont nous tirons notre nom, autrement que ces Goths dont Ammien Marcellin, en des pages saisissantes, nous fait suivre le vagabondage pillard et dévastateur.
Ils sont trop près de nous pour qu’une méprise soit possible sur leur caractère, ces Normands fondateurs du royaume de Sicile, ces aventuriers compagnons de Guillaume le Bâtard.
C'est une image bien familière, celle de la horde avide s’embarquant du rivage de Saint-Valéry-sur-Somme et qui, parvenue à Londres, se verra partager le pays par un chef de bande vainqueur, assis sur un trône de pierre.
Sans doute, ils ne sont point à proprement parler des rassembleurs de territoires, mais ils viennent supplanter d’autres qui ont fait la besogne et qui étaient tout semblables.
Ces illustres rassembleurs, les Romains, n'étaient pas fort différents à leurs débuts. Saint Augustin n'avait pas là-dessus d'illusions :
Les assemblées de brigands sont de petits empires ; car c'est une troupe d'hommes, gouvernés par un chef, liés par une espèce de société, et qui partagent ensemble le butin selon qu'ils sont convenus. Que s’il arrive qu’une compagnie de cette sorte grandisse, et que des hommes pervers s’y joignent en si grand nombre qu'elle se saisisse de places où elle établisse le siège de sa domination, qu’elle prenne des villes, subjugue des peuples, alors elle s’attribue le nom d'État... (La Cité de Dieu, livre IV, chap. IV.)
LE COMMANDEMENT POUR SOI
Ainsi l’ « État » résulte essentiellement des succès d’une « bande de brigands » qui se superpose à des petites sociétés particulières, bande qui, elle-même organisée en société aussi fraternelle, aussi juste que l'on voudra, offre vis-à-vis des vaincus, des soumis, le comportement du Pouvoir pur.
Ce Pouvoir ne peut se réclamer d'aucune légitimité. Il ne poursuit aucune juste fin ; son seul souci est d'exploiter à son profit les vaincus, les soumis, les sujets. Il se nourrit des populations dominées.
Quand Guillaume divise l'Angleterre en soixante mille fiefs de chevaliers, cela signifie exactement que soixante mille groupes humains auront chacun à entretenir de leur travail un des vainqueurs. C'est la justification, la seule aux yeux des conquérants, de l'existence des populations subjuguées. Si on ne pouvait les rendre utiles de cette manière, il n’y aurait point de raison de leur laisser la vie. Et il est bien remarquable que là où des conquérants plus civilisés n'en useront point ainsi, ils se trouveront finalement exterminer, sans l'avoir voulu, des populations qui leur sont inutiles : ainsi en Amérique du Nord ou en Australie. Les indigènes survivent mieux sous la domination des Espagnols qui les asservissent.
Témoin implacable, l'Histoire ne montre, entre les vainqueurs membres de l'État, et leurs vaincus, d’autre rapport spontané que celui d'exploitation.
Quand les Turcs se furent établis en Europe, ils vécurent du Kharadj que payaient les non-musulmans, ceux que leur différence de costume désignait comme n'étant pas du nombre des conquérants. C'était comme une rançon annuelle, comme le prix exigé pour laisser vivre ceux qu’on aurait pu tuer.
Les Romains n’entendaient pas les choses autrement. Ils faisaient la guerre pour des profits immédiats, les métaux précieux et les esclaves : un triomphe était d'autant plus acclamé qu'on y portait plus de trésors et que le consul se faisait suivre de plus de victimes razziées. Les relations avec les provinces résidaient essentiellement dans la perception de tributs. La conquête de la Macédoine restait dans l’esprit des Romains comme le moment à partir duquel il était devenu possible de vivre entièrement des impôts « provinciaux », c'est-à-dire payés par les peuples soumis.
Athènes même, la démocratique Athènes, regardait comme indigne d’un citoyen de payer l'impôt. C'était les tributs des « alliés » qui remplissaient les coffres et les chefs les plus populaires se faisaient aimer en alourdissant ces charges. Cléon les porte de six cents à neuf cents talents, Alcibiade à mille deux cents.
Partout le grand ensemble, l’ « État », nous apparaît caractérisé par la domination parasitaire d’une petite société sur un agrégat d’autres sociétés.
Et si le régime intérieur de la petite société peut être républicain comme à Rome, démocratique comme à Athènes, égalitaire comme à Sparte, les rapports avec la société soumise nous offrent l’image exacte du commandement par soi et pour soi. (p. 180)